L’expérience de l’immigration telle que racontée en France renvoie le plus souvent à des représentations de la banlieue parisienne en négligeant la nature de cette expérience dans les lieux que l’on aime regrouper sans ambages sous l’appellation de Province. Bien que similaire en bon nombre de points à celle ayant pris à place en région parisienne, l’immigration provinciale se distingue du fait des populations concernées et des époques. L’exemple du Nord de la France avec la population Polonaise venue travailler dans les mines au début du XXème siècle est saisissant en ce sens. A chaque région et ville son schéma, son histoire.

L’histoire de Châtellerault, ville moyenne de l’ancienne région Poitou-Charentes s’est elle accélérée avec la fin de la guerre d’Algérie et l’appétit des 30 Glorieuses pour une main d’œuvre peu onéreuse et corvéable. Miloud Kerzazi est issu de ce contexte, de ces quartiers construit à la va vite où le temporaire tend au final à s’inscrire dans la durée. Issu d’une famille Algérienne comme bon nombre des familles du quartier de la plaine d’Ozon où il grandira, l’histoire de Miloud est celle d’un fils d’immigrés parmi d’autres à Châtellerault. Une histoire faite de bons moments et de maux qui nous ramènent à des plaies coloniales non totalement cicatrisées qui gangrènent encore aujourd’hui la société française.

En réponse à ceux-ci Miloud a décidé avec le temps d’utiliser son appareil photo, mettant par cette occasion en image ses maux. Maux qu’ils partagent avec d’autres et qui avec le temps lui ont permis de s’ouvrir sur le monde pour dépasser le carcan de son quartier et de ses propres origines pour voir plus loin. Démarche qui l’a amené lui et certains de ses proches à s’engager dans le monde associatif par la suite (http://www.sous-france.fr/). Fait leur ayant permis de venir en aide aux migrants démunis arrivés soudainement à Châtellerault, de construire des puits en Afrique et d’apporter de l’aide à des enfants Palestiniens entre autres activités.

Et si le témoignage de Miloud ci-dessous nous permet d’en savoir plus sur sa personne, nous verrons qu’il permet également d’en savoir plus sur les années 80, l’ambiance post-coloniale, les désillusions liées à l’arrivée de la gauche au pouvoir, la marche pour l’égalité et contre le racisme. Le témoignage de Miloud est celui d’une époque et d’une génération dont on a tendance à oublier les particularités et les difficultés auxquelles elle a dû faire face.

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Ça voulait dire quoi grandir à Châtellerault à la fin des années 70 au début des années 80, quand on habitait la plaine d’Ozon ?

En fait j’ai passé les premières années de ma vie dans un autre quartier populaire de Châtellerault, à savoir le quartier des  Renardières. Je n’ai pas beaucoup de souvenirs de cette période là puisque j’ai quitté ce quartier avec ma famille quand j’avais 6 ans. Avec ma famille on s’est ensuite installé à la plaine d’Ozon. Un des premiers souvenirs que j’ai de la plaine, c’est des grands ensembles, des grands bâtiments. On habitait dans un bâtiment rue Charles Péguy. Les souvenirs que j’ai du quartier, c’est avant tout le fait que c’était multiculturel. La cage d’escalier où j’habitais, il y avait des portugais, des espagnols, des maghrébins, des turques. Il y avait beaucoup d’entre aide entre les voisins. Dans le quartier, il y avait aussi des professeurs des écoles environnantes, des médecins, des gendarmes. Il y avait une certaine mixité sociale. Le racisme était quasiment absent de mes souvenirs de jeune enfant. Les seuls mots racistes dont je me souvienne vaguement sont ceux de « pieds noirs » qui avaient encore en travers de la gorge l’issue de la guerre d’Algérie.

Comment s’est passé ton parcours scolaire ?

L’école  primaire, ça s’est bien passé. C’est à partir du collège que ça a commencé à se compliquer.  Tout d’un coup, je me suis retrouvé dans des classes de 30 avec certains profs qui se trouvaient débordés. Il y avait ceux qui arrivaient à suivre les cours, qui étaient assidus et ceux qui petit à petit décrochaient. Je me suis retrouvé dans le groupe de ceux qui décrochaient. Je n’écoutais pas grand-chose. Globalement parlant  je n’ai pas de bons de souvenirs de l’école

Un des seuls cours dans lequel je m’épanouissais, c’était le cours d’arts plastiques. J’avais même gagné un concours qui me permettait de me rendre au salon de la BD à Angoulême. Suite à cela j’ai commencé à vouloir m’orienter vers le monde du dessin et de l’art. En année de 3ème quand il a fallu faire un choix j’ai décidé d’envoyer une demande pour une école de dessin du côté de Bordeaux. J’avais été accepté mais je ne l’ai pas su parce que ma mère s’est emparée du courrier et n’a pas partagé la nouvelle avec moi. Elle ne voulait pas que je parte.  C’est seulement que très récemment qu’elle a confirmé qu’en fait j’avais été accepté.

L’explication derrière ce comportement renvoie au fait qu’elle avait peur pour moi au vu des actes racistes qui pouvaient exister ici et là à cette époque. Il aurait fallu que j’aille en train là bas, elle prit peur et pour cela décida de ne pas donner suite. En 1984 il y a avait le film «  train d’enfer » qui était sorti. C’était basé sur l’histoire vraie d’un jeune algérien (Habib Grimzi) qui était venu en vacances en France et qui avait été battu à mort et jeter du train pendant un trajet où il avait eu le malheur de croiser le chemin de légionnaires racistes. Cette histoire et ce film avait fait beaucoup de bruit et avait beaucoup marqué les esprits et notamment ceux de nos parents.

Je me suis alors retrouvé à devoir aller dans le lycée technologique du verger également surnommé la « déchetterie ». Gros choc, premièrement ce n’était pas un établissement mixte et deuxièmement la sonnerie te faisait croire que tu étais dans une usine. A la même époque le café sans alcool ouvre ses portes à la plaine d’Ozon. Le café avait été ouvert pour créer des liens entre les jeunes du quartier et les élèves du lycée avoisinant. Ça fonctionnait très bien mais c’était aussi un lieu où tous ceux qui faisaient l’école buissonnière se retrouvaient. J’ai fait croire à mes parents que j’allais à l’école pendant des mois et des mois mais en vérité j’avais décroché. Dans la foulée, j’ai arrêté l’école.

Le jeune adolescent que tu es dans les années 80 commence t-il à se sentir comme un citoyen français à part ou baignes-tu encore dans une certaine innocence ?

Au début des années 80 on commence à entendre parler du front national. A la même période les ratonnades se multiplient. Tout cela contribue à créer un sentiment de nous/eux.

Je me rappelle qu’un jour avec le centre social on était parti en Vendée faire du vélo et pour la première fois je voyais des graffitis où on pouvait lire « retournez chez vous ». A l’entrée d’une plage j’ai vu écrit, « plage interdite aux arabes ». Ce genre de choses me faisait peur. C’était très violent de prendre ça en pleine face en tant qu’adolescent. Très tôt  on nous a demandé de choisir entre la France et l’Algérie, ça a crée une sorte de schizophrénie  alors que l’on n’a pas à choisir. A Londres le maire est musulman. Ici t’as des romans à la Houellebecq, sur le fait qu’un musulman prenne le pouvoir.

Très tôt on nous a demandé de choisir entre la France et l’Algérie…

C’est bien que tu parles des ratonnades, parce que ce sont des choses que ma génération née dans les années 80 n’a pas connues. Dans notre imaginaire, on a l’impression que c’était des choses qui existaient à Paris mais pas dans une ville comme Poitiers ou Châtellerault.

Ça existait aussi ici. Je me souviens qu’un jour des amis à moi qui étaient partis en boite de nuit à Poitiers avec deux amies. Au petit matin au moment de se diriger vers la gare pour rentrer à Châtellerault ils ont croisé la route de skinheads qui commencèrent alors à les courser. Mes potes finalement réussirent à s’échapper et se cacher mais jusqu’à aujourd’hui ils te reparlent de cet événement en insistant sur le fait qu’ils ont craint pour leur vie. Cette anecdote n’était pas un cas isolé. Constamment dans la presse on lisait des articles renvoyant aux ratonnades qui avaient lieu dans les différentes villes de France. Il y avait aussi beaucoup de ce que l’on appelle aujourd’hui les violences policières. La liste des bavures étaient très très longues.

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Comment votre génération a réagi face à tous ces incidents portant le stigmate de vos origines ?

En 1983, il y a eu la marche pour l’égalité et contre le racisme. Tout d’un coup tu sentais qu’une partie de la jeunesse française se levait pour protester contre les injustices dont elle était victime. Par la suite cette marche s’est transformée en marche des beurs et petit à petit a été récupérée par le parti socialiste et dévitalisée. Je me souviens qu’à l’époque il y avait quelques grands du quartier qui s’étaient impliqués dans le mouvement SOS racisme. On avait tous le petit badge « touche pas à mon pote ». Je me rappelle qu’on envoyait des bus à la plaine d’Ozon pour nous emmener à différents rassemblements qui avaient lieu à Paris. J’ai revu les photos, il y avait déjà Harlem Désir, Bernard Henry Lévy, Bernard Kouchner. Quand  SOS racisme a été créé ça a tué le mouvement. Ça a pris du temps pour que l’on se réveille après cela.

Les parents dans le quartier disaient quoi à cette époque là, face à ces différents mouvements ?

Mes parents comme ceux de mes potes, pour eux il fallait se taire, ne pas faire de bruit. Dans ma famille il n’y avait de discours politique. Ma génération, on s’est un peu retrouvé embarqué là dedans du fait de nos grands frères en réalité.

Une fois que tu as arrêté l’école, comment les choses ont évolué pour toi ?

A partir de là tu côtoies la rue, tu commences à voir l’argent facile. T’essayes un peu parce que certains commencent un peu à brasser, tu te dis c’est tentant mais au final tu te dis ce n’est pas fait pour toi. Tu commences à te dire que ça ne correspond pas à tes valeurs, ton éducation. Tu ne veux pas décevoir tes parents. Je me disais quitte à choisir je préfère faire des petits boulots, des petits trucs.  Commence alors ce que l’on a appelé les stages parking, des petits boulots, par ci par là. En vérité avec mes potes dès qu’on a pu commencer à travailler on l’a fait.

A partir de quand la population à la Plaine a commencé à changer ?

A partir du moment où il y a vraiment eu la facilitation de l’accession à la propriété. Tous les médecins, les profs ont déserté le quartier. Ça a donné des logements vacants qui ont permis à d’autres populations en général immigrés d’arriver. Dans les années 90 la mixité sociale a disparu. C’est à partir de là que j’ai vraiment vu évoluer les choses dans le quartier. La problématique que l’on retrouvait à Châtellerault était la même que celle que tu pouvais retrouver dans n’importe quelle ville de banlieue en fait.

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On avait l’impression qu’on était devenu des rats de laboratoire, tous les acronymes possibles et imaginables ont été créés pour nous donner des jobs provisoires.

A partir de quand les choses sont devenues plus compliquées dans le quartier, je me souviens que dans les années 90, le quartier avait une mauvaise réputation.

On commençait à sentir que les choses se dégradaient avec la marche pour l’égalité et contre le racisme, qu’il commençait à y avoir un vrai ressentiment. Avec le temps, l’atmosphère est devenue de plus en plus tendue. La période de quasi plein emploi était terminée. Je me souviens que pour ma génération il a été difficile de trouver du travail. On avait l’impression qu’on était devenu des rats de laboratoire, tous les acronymes possibles et imaginables ont été créés pour nous donner des jobs provisoires. Toute ma génération on a commencé comme ça.

Au fur et à mesure le temps passe et je me souviens que finalement quand je suis rentré à la MJC des Renardières tous mes collègues étaient en CDI, ils avaient commencé à construire et moi je n’en étais pas là. Je passais toujours d’un contrat précaire à un autre. J’ai été par exemple contrat emploi jeune pendant 5 ans. On avait vraiment l’impression que tous ces emplois mal payés étaient là pour maquiller les chiffres du chômage. On avait des petits contrats qui se succédaient, on s’accrochait à ce que l’on avait parce que l’on ne voulait ne pas retourner à la galère dont on voulait sortir.  On commençait à avoir une famille. S’en est suivi les désillusions que l’on a pu rencontrer dans le monde du travail. Je déteste le mot victimisation parce que bien souvent ce dont on parle ce sont juste des faits. Oui il ne faut pas s’enfermer là dedans, il ne faut pas en jouer mais il y a une réalité des faits. La chose la plus difficile c’est comment en sortir pour ceux qui sont victimes de ces faits. J’en vois qui restent au bar PMU toute la journée, ceux là ils ont du mal à sortir de cette logique. Les aiguilles tournent et quand ils se réveillent 30 ans sont passés.

Quelle période a marqué pour toi un vrai tournant ?

Le début des années 90 a marqué un vrai tournant. Ça commençait à devenir chaud en Algérie. Il y a eu les attentats de Saint Michel avec Khaled Kelkal. Le climat a vraiment subitement changé. On était aussi très attentif à ce qu’il se passait en Palestine avec l’Intifada. J’ai personnellement étais énormément marqué parce qu’il se passait en Yougoslavie. J’apprenais tout d’un coup qu’il y avait des musulmans là bas, qu’ils pouvaient être blonds aux yeux bleus et qu’ils se faisaient massacrer parce que musulmans. Quand le massacre de Srebrenica est arrivé, j’ai pleuré comme un enfant, j’ai pleuré d’impuissance. Entre le 11 Juillet 1995 et le 13 Juillet 1995, 8 372 hommes et adolescents furent massacrés parce que musulmans. #Srebrenica ville déclarée « zone de sécurité » par l’Organisation des Nations unies (ONU) ! Normalement protégée par les casques bleus est devenue rouge de sang.

Ce jour j’ai compris que l’indifférence face à l’injustice n’était pas compatible avec ma personne et mes valeurs. J’ai compris que le fait d’être musulman/e pouvait être synonyme de xénophobie. J’ai compris que le silence peut être complice. Nous sommes nos choix disait Jean-Paul Sartre.

L’apartheid qui sévissait en Afrique du Sud avec la détention de Nelson Mandela trouvait aussi un écho en nous. On était de plus en plus éveillé.

Le sentiment que j’avais eu, c’était que déçu de la gauche et de la politique en général, et en prise à un fort sentiment de rejet, une partie de ta génération avait commencé à se tourner vers la religion qui renvoyait à leurs origines notamment chez les musulmans.

C’est exactement ça. Au vu de comment les choses se passaient pour nous en France, on avait la tentation de se replier sur nous même. C’est dans ce contexte qu’un renouveau religieux s’est produit. Au début ce renouveau religieux était plutôt soft et traditionnel. Il n’y avait pas encore le salafisme politique.  Nous on était bêtes et ignorants, on ne savait pas qu’il y avait un projet idéologique derrière. Tout cela nous fait cogiter mais on reste lucide sur le fait que l’on ne doit pas sombrer dans la violence et que l’éducation que nous ont donné nos parents n’était pas en adéquation avec la violence.

Tu veux dire que tout cela, ça amène à se positionner ?

Oui par exemple moi j’avais à un moment fait un break avec le rap. Cette musique ne proposait plus que du divertissement. Ça ne m’intéressait plus. C’est des jeunes du quartier du groupe ultime espoir qui un jour me présente la musique de Médine et par là vont m’aider à me réconcilier un peu avec le rap. Par la suite je rencontre Médine un jour à Nantes dans le cadre d’un événement et petit à petit s’est développée une amitié.

Pour nos parents et votre génération,  la gauche c’était censé être vos amis. Pour  ma génération ce sentiment était beaucoup moins prégnant. Pour nous ce n’était pas le cas, on n’avait pas cette opinion. L’image que l’on avait c’était qu’ils géraient la misère et qu’ils étaient paternalistes.

Tous ceux qui se sont engagés avec la gauche et qui ont voulu y croire, ils se sont retrouvés avec des jobs de second couteaux. On attendait des gestes forts de la gauche qui ne sont jamais arrivés. Et ceux qui ont tiré leur épingle du jeu dans ce game, ils n’ont en réalité rien fait. Si tu prends un gars comme Harlem Désir, qu’est ce qu’il a fait à part servir ses propres intérêts. Pour ce qui est des élections locales quand je discute avec les jeunes, je leur dis de ne pas forcément regarder le parti politique du candidat à l’exception du front national. Je leur dis ça d’autant que la gauche prenait le vote des gens de la plaine comme acquis. http://www.sous-france.fr/voter/

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Chose que ma génération n’arrivait pas à comprendre. Nous on avait l’impression qu’on allait de déception en déception avec la gauche, raison aussi pourquoi on a commencé à s’intéresser sur la nature et le pouvoir du vote.

Quand j’ai commencé réaliser la nature de la supercherie, tout d’un coup j’ai pris mes distances avec la gauche. Voter à droite c’était une question délicate pour moi. J’ai commencé à explorer d’autres alternatives. Quand j’ai su que Mitterrand avait été ministre de l’intérieur pendant la guerre d’Algérie et que c’est lui qui avait donné le feu vert aux para durant la fameuse bataille d’Alger ma vision de la gauche n’était plus la même. Quand t’ouvres les yeux et que tu vois des choses comme la Françafrique. A un certain moment j’en ai eu assez de la politique alors que crois moi je m’y étais beaucoup investi quelques années auparavant en incitant les jeunes de la commune à aller voter.  Au final la voie du politique n’est pas une voie que je veux emprunter.

Quand je pense à votre génération, j’ai vraiment l’impression que le coche a été loupé.  Que si votre génération avait réussi à s’en sortir, le message envoyé à notre génération aurait été positif. En vous regardant le sentiment que l’on a eu, c’était que le pays où l’on a grandi ne nous aime entièrement du fait de nos origines et qu’il va falloir être bien malin et attentif pour s’en sortir. Quel est le regard que ta génération a pu porter sur les nouvelles générations ?

C’est une bonne question. Je pense que le fait de devenir papa a fait qu’on a commencé à se recentrer un peu plus sur nous et nos enfants donc on n’était pas forcément au fait de ce que pouvait être la nouvelle génération. Etre papa c’était une découverte en soi pour nous. Mais personnellement du fait de mon travail dans l’animation, j’ai été amené à côtoyer la nouvelle génération et ce que je me suis évertué à leur dire, c’est de s’intéresser le plus possible à la culture, les pousser à faire des études. Via mon travail autant que possible j’ai essayé de les faire sortir du quartier.

Une des façons que j’ai eu de voir l’évolution de la nouvelle génération, c’était à travers ce qu’elle écoutait. C’est là que je me suis aperçu qu’ils écoutaient un rap qui ressemblait à de la variété. Je ne voyais plus aucune revendication dans la musique, c’était devenu du divertissement. Cette génération supposée prendre le relais de la revendication  était un peu déconnectée de la nôtre.

Il n’y a pas eu de passage de relais et c’est peut être parce que ma génération une fois qu’elle s’est mariée et a eu des enfants n’a pas transmis l’historique à cette nouvelle génération et ça se traduit par une absence de connaissance sur ce qu’il a pu se passer.

Pour moi le rap c’était une musique où tu te devais de dire quelque chose, raison pour laquelle le rap d’aujourd’hui ne me parle pas…

Qu’est ce que cela a généré en toi le fait de devenir père ?

Quand en 96 j’ai mon premier enfant, je suis dans une période où j’essaie de déménager et d’habiter en dehors de la plaine d’Ozon. Je me rends à l’OPAC pour effectuer une demande de logement et tout ce que l’on me propose c’est d’habiter à la plaine. J’essaie de demander à la dame pourquoi je devrais habiter à la plaine, elle ne me donne aucun argument valable. J’envoie alors une lettre à ses responsables et au final j’obtiens un logement conforme aux critères qui étaient les miens. Même chose pour le parcours scolaire de mes enfants. Je me suis battu pour qu’ils ne suivent pas le même parcours scolaire que moi. J’ai donc tout fait pour qu’ils n’aillent pas dans les mêmes écoles que moi.

Tu t’es senti comme un besoin de les protéger au regard de ce que tu avais vécu ?

Oui d’autant plus que mes parents ne nous avait pas forcément protégé face à toutes les attaques verbales dont on avait été victimes enfants. La présidence de Sarkozy a vraiment par exemple réveillé quelque chose en moi. J’étais très sensible et je le suis resté au fond de moi. Entendre « La France tu l’aimes ou tu la quittes » 30 ans après les insultes qui ont marqué ma jeunesse cela a une résonance particulière pour moi. Quand on était enfant, on n’avait pas les mots pour se défendre. C’est pour ça qu’aujourd’hui je ne laisse pas passer cette violence verbale car elle blesse et marque. Un jour je mets mon fils je le mets à visa lac (activités estivales proposées aux enfants à Châtellerault) et il se fait traiter de sale arabe par un autre enfant. Ce qui m’énerve c’est que je dois me rendre sur place pour dire ce qu’il doit être fait et que des sanctions soient prises. Un jour ma femme à H&M se fait insulter et elle se met à pleurer. Je retrouve la femme et lui demande de s’expliquer sur ses propos et lui dit que je veux porter plainte. La femme commence à essayer de prendre le rôle de la victime mais ça ne fonctionne pas, les gens dans le magasin prennent position dans notre camp. Des choses comme cela, je ne laisse pas passer. Ma femme qui est française d’une famille d’origine française avait l’habitude de me dire que parfois j’exagérais que je voyais des racistes partout. Le jour où elle s’est mise à porter le voile, elle a compris ce que c’était les préjugés et le regard de l’autre.

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Dernière question pour clôturer cette première partie. Avant le rap vous écoutiez au quartier ? 

On n’écoutait pas la musique populaire française. Les grands frères écoutaient beaucoup de funk. On écoutait aussi beaucoup de reggae, soul. Je me souviens qu’au tout début du rap, j’étais un des seuls à écouter ce nouveau genre musical. La plupart des gars du quartier à l’époque ça ne les intéressait pas mais moi j’étais dans le truc direct. J’ai kiffé tout de suite Public Enemy, N.W.A, KRS One, Zulu nation. Ça m’a parlé direct. Nos  revendications commençaient à trouver une voix. Des morceaux comme le monde de demain de NTM ça m’a parlé direct. Pour moi le rap c’était une musique où tu te devais de dire quelque chose, raison pour laquelle le rap d’aujourd’hui ne me parle pas.

2ème partie de l’interview

https://anuntoldstoryblog.wordpress.com/2018/12/07/miloud-kerzazi-partie-2-2-revolte-numerique-et-associative/

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