Situé dans la bonne ville de Châtellerault, le cinéma les 400 coups a pour particularité d’être un cinéma diffusant un nombre conséquent de films dits « art et essai ». Souvent opposé au cinéma plus « mainstream » présent au centre ville, le cinéma complète en réalité l’offre culturelle cinématographique présente dans la commune. Sa programmation se veut diverse aussi bien dans le contenu que dans l’origine de celui-ci.

Cependant aussi diverses soient elles, les œuvres diffusées ont un point commun, celui d’être sélectionnées pour leur qualité et non pour la couverture médiatique dont elles ont pu faire l’objet. Véritable  fenêtre ouverte sur le monde, le cinéma aide les plus curieux à répondre à certaines de leurs interrogations au même titre qu’il aide à susciter les questionnements et l’intérêt d’autres, venus parfois dans le cadre d’une sortie scolaire par exemple. En effet partenaire privilégié des différentes écoles de la ville, chaque personne ayant grandi à Châtellerault est allé au moins une fois aux 400 coups y voir un film avec son établissement.

Et si en tant que spectateur on n’atterrit rarement aux 400 coups par hasard, y travailler renvoie là aussi à un choix révélant une certaine lecture de l’exercice de son métier. Chose dont j’ai pu me rendre après avoir assisté à la diffusion du documentaire de Raoul Peck « I am not your Negro » consacré à James Baldwin en discutant avec Stéphane, projectionniste de son état (entre autres qualités), qui a gentiment accepté de répondre à quelques unes de mes questions. 

Comment est né le cinéma les 400 coups ?

Le cinéma est géré par une association qui était anciennement une MJC. La MJC fut créée dans les années 60. La partie cinéma s’est vraiment développée à partir de 1971. Avec le temps les différentes autres activités ont finalement disparues. Ce qui amené l’association  à se concentrer principalement sur le cinéma et les films d’animation avec une volonté de faire de l’éducation à l’image.

Est-ce que le cinéma les 400 coups est classé « art et essai » ?

On est classé salle « art et essai, Jeune public, recherche et découverte ».

Comment obtient-on la classification « art et essai » ?

C’est lié au nombre de projections de films eux-mêmes classés « art et essai » projetés par an. Les films « art et essai » sont les films dits d’auteurs, les films dits indépendants. Un cinéma est classé « art et essai » avec un certain pourcentage. De ce pourcentage découle le montant des subventions associé. Ici aux 400 coups, on est classé « art et essai » à 30 ou 35%, et on a une subvention de l’association des salles « art et essai » en conséquence.

Comment est-il décidé de la nature « art et essai » d’un film ?

C’est un jury qui décide que tel film ou tel film sera classé « art essai ». Pour ce qui concerne les films étrangers, s’ajoute le critère de leur diffusion en version originale sous titré pour pouvoir être classifié de la sorte.

 Le cinéma “art et essai” est-il une particularité française ?

C’est une vraie particularité française comme dans plein de domaines artistiques d’ailleurs. On a un système un peu pernicieux parce qu’il y a des subventions un peu pour tout et rien mais en même temps, ca a permis a beaucoup de choses d’exister et permettra à beaucoup d’autres choses d’exister. En comparaison l’Italie qui a longtemps était le berceau d’une forme de cinéma qui serait classé art et essai ici est a l’heure actuelle presqu’au niveau 0 et ce même en termes de salles. Nous en France on a cette chance d’avoir une production « art et essai » qui bénéficie de salles ou celles-ci peuvent être diffusées. C’est une volonté française, ça fait partie de l’identité française.

Qu’est ce que vous pensez de l’évolution du cinéma français ?

Tout d’abord je répondrai en disant que je ne vois pas tout mais que globalement je ressens une forme de nombrilisme. Ça parle beaucoup de petits problèmes bourgeois vus et revus. Notre cinéma pourrait dénoncer plus de choses. Si tu regardes l’historique des fictions et des documentaires, il y a très peu de films qui sont politisés au sens positif du terme. Dans les années 70/80, il y avait des réalisateurs français qui par le biais d’une histoire d’amour ou autre dénonçaient une certaine bourgeoisie, une certaine forme d’exploitation de façon assez claire. Aujourd’hui on ne dit pas forcement les choses en France. Mais il y a quand même quelques films engagés qui sortent cf « Chez nous »ou encore « 120 Battements par minute ».

Quelle est pour toi la principale différence entre le cinéma français et le cinéma américain ?

La différence pour moi est qu’outre les blockbusters, les américains ont un cinéma indépendant très fort symbolisé par exemple par le festival Sundance. Les acteurs ont aussi la possibilité de faire un film alimentaire et de faire après cela un film engagé. De plus ce sont des gens qui ne mettent pas d’étiquettes. On peut avoir des gens qui font de la télé, du one man show, du cinéma, de la chanson. Pour eux c’est d’un naturel absolu, je trouve cela sain.

 Y-a-t-il ou y-avait-il une particularité pour les cinémas art et essai dans la région Poitou Charentes ?

On a un beau tissu de salles, d’ailleurs on avait monté une association appelée Clap pour avoir plus de force. Cette association va prendre une nouvelle forme du fait de la refonte des régions et notre nouvelle appartenance à la région Nouvelle Aquitaine.

Comment le cinéma les 400 coups se finance t-il ?

 On a une subvention de la communauté d’agglomération. Des aides donc de l’association des salles « art et essai, jeune public recherche et découverte ». De temps en temps des aides de la région, et aussi  des aides liées aux dispositifs scolaires pour le cinéma au collège dans le département. S’ajoute à cela bien évidemment, les entrées réalisées qui génèrent une importante part des revenus dont nous bénéficions.

 Combien d’entrées avez-vous réalisé par exemple pour l’année 2016 ?

Sur l’exercice 2016, on a réalisé plus de 35000 entrées.

Ce chiffre me semble très étonnant dans la mesure où le cinéma et les films qui y sont projetés semble plutôt confidentiel (ndr la ville de Châtellerault est une ville avoisinant les 30000 habitants). C’est assez flatteur.

Il est vrai que le cinéma ne  touche pas tout le monde avec ses projections, ce qui est d’ailleurs dommage. Quelques fois certaines personnes peuvent avoir une idée préconçue de la salle et notamment les jeunes qui peuvent se dire que le fait que les films soient en version originale est quelque chose d’embêtant. Il y a encore des barrières à faire tomber. D’où l’utilité des dispositifs scolaires où là les jeunes n’ont pas le choix puisque s’inscrivant dans programme scolaire.

 Si vous deviez définir le portrait type de vos spectateurs, quel serait-il ?

On peut dire que c’est un spectateur qui a un certain âge. On a beaucoup de gens à l’approche de la retraite ou retraités. On a biensûr d’autres profils mais majoritairement, on a des gens qui ont le temps pour aller au cinéma. C’est souvent des cinéphiles, des gens curieux, intéressés par l’idée de voir des films en langue étrangère. Ce sont souvent aussi des citoyens engagés qui participent au ciné débat que l’on organise.

 Vous ne voyez pas vraiment un renouvellement des générations ?

C’est difficile de dire cela parce qu’on ne tient pas de statistiques et qu’on ne fait pas de sociologie mais il est vrai qu’il ne semble pas y avoir un renouvellement. Il semble qu’on soit plus dans une logique de continuité. Quand on passe des films qui ont un fond, qui dénoncent des choses sur des sujets aussi divers que l’écologie, l’immigration, le droit des femmes, les spectateurs que nous avons sont souvent des gens qui sont déjà sensibilisés sur de tels sujets. Malheureusement le seul moyen que l’on a de mettre un nombre important de jeunes spectateurs face à de tels sujets, c’est via le parcours scolaire.

 Outre l’école, sur quel terrain pensez vous qu’il soit nécessaire de lutter pour intéresser les populations les plus jeunes ?

Aujourd’hui le problème est que tu dois lutter contre le piratage mais au moins dans ce cas la le film est vu mais tu dois aussi lutter contre la durée de vie de l’information. Aujourd’hui les jeunes sont submergés d’information, il s’en suit que la durée de vie d’une information est très courte, qu’une information en chasse une autre. Je pense que des discussions à l’image de ce que nous faisons aujourd’hui sont de nature à susciter l’intérêt d’autres par le partage que tu vas en faire par exemple. Ca demande un effort de se cultiver, ça ne tombe pas comme ça.

 Qui décide de la programmation ?

C’est le directeur, Pascal Robin, il choisit une grande partie des films par conviction, du fait de la nature de ceux-ci ou par connaissance d’un réalisateur qu’il apprécie. On organise souvent des soirées débats où on travaille avec des organismes comme ATTAC, la ligue des droits de l’homme, les maisons de quartier. Tout ceci a un impact sur le choix des films. Un film va également peut être pris parce que dans le cadre des négociations avec un distributeur un film va nous intéresser et le distributeur va nous demander de prendre un autre film qu’on ne porte pas forcément autant. C’est important d’avoir de bonnes relations avec les distributeurs. Pascal fait beaucoup de choses, beaucoup de pré-visionnements, beaucoup de festivals. Il est aussi implique à l’ AFCAE (association française des salles  art et essai). Il est important de se faire connaitre.

 Quelle est la durée de vie d’un film dans votre cinéma ?

En général une semaine, parfois 15 jours.

 Dans les dernières années quel film a constitué votre succès le plus inattendu ?

De mémoire on n’en a pas vraiment eu. En général on le sent tout de suite quand un film va fonctionner. Ah si, il y a eu récemment un film Turc qui s’appelle Mustang que je conseille. C’est un film qui était sorti en plein été et qu’on a du reprogrammer plusieurs fois.

 Combien de films vous projetez par an ?

On projette quatre, cinq films par semaine donc environ entre 250 et 300 par an.

 Aidez-vous les jeunes réalisateurs locaux ou non ?

Oui nous le faisons, encore faut-il que le réalisateur fasse la démarche de se faire connaitre et d’établir des contacts, ce qui amène d’ailleurs à de superbes rencontres. Aujourd’hui avec le numérique c’est quand même plus facile. Si quelqu’un nous amène un film en HD, on peut le transformer en ce qu’on appelle un DCP c’est-à-dire un film qui peut être lu par les projecteurs de cinéma. Donc on les aide même à transformer leur film afin qu’il puisse le proposer à d’autres salles.

 Le fait que le gouvernement soit de gauche, de droite du centre a-t-il une quelconque influence ?

 En fait, ça se joue plus au niveau local, qu’au niveau national. D’éventuels gros changements se produisent quand une mairie passe dans les mains du front national où là il y a effectivement une ingérence notamment du fait des subventions. Il y a eu récemment un film du réalisateur Lucas Belvaux qui s’appelle « Chez nous » qui est une fiction présentant la montée d’un parti d’extrême droite dans une mairie du Nord de la France. Ce film par exemple n’a pas été diffusé dans les villes FN.

 Le cinéma a une relation très forte avec les différentes écoles de la ville. Vous sentez vous particulièrement investi d’une mission éducative et ou informative ?

J’ai cette envie là et mes collègues aussi. On a vraiment envie de transmettre. En ce moment par exemple nous passons un court métrage pour des enfants de maternelle dont le héros principal est sourd ce qui nous permet de sensibiliser les plus jeunes sur un sujet comme le handicap. Avec les collèges et les lycées, c’est un peu plus compliqué parce que le phénomène de groupe peut amener à des moqueries qui servent alors de bouclier dans l’approche de certains sujets. On insiste quand même, on essaie dans ce cas là d’organiser si le temps le permet des discussions avec les élèves. Donc en résumé, oui cette volonté informative est importante pour moi, je ne pourrais me contenter de faire seulement de la projection.

Merci Stéphane pour le temps consacré à répondre à mes questions !!!

Bon vent aux 400 coups.

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