New York : Un passé esclavagiste passé sous silence

 

1) Amnésie volontaire

Les rues dans lesquelles nous déambulons benoîtement tous les jours recèlent d’anecdotes qui nous sont la plupart du temps inconnues. De-ci de là apparaissent des noms ou des monuments qui viennent donner des indices visant à éclairer des passages de l’histoire que certains ont décidé d’ancrer dans les mémoires collectives. Le choix de ces personnages ou dates n’a évidemment rien d’anodin.

A l’instar de ce que nous faisons à titre individuel, les sociétés dans lesquels nous vivons aiment garder en mémoire les moments n’éveillant pas les errements coupables du passé. Cela se traduisant dans les faits par une sélectivité qui permet à la France par exemple de commémorer en grandes pompes les victimes de la 2nde guerre mondiale (à juste titre) mais de passer sous silence le massacre des Bamilékés ayant pris place au Cameroun le 2 mars 1960 (plus discutable).

Nos livres d’histoire sont pour la plupart incomplets, l’objectif étant de se débarrasser des souvenirs trop encombrants avec la disparition derniers survivants. Bien souvent le script se réalise et nous perdons des pans entiers de notre histoire. A qui profite le crime ? La réponse est sans équivoque, à ceux qui l’écrivent.

Mais qui écrit l’histoire ? La majorité du peuple n’ayant pas voix au chapitre, il apparait évident que les classes dirigeantes sont celles qui décident de ce qui est bon de garder dans les registres de l’histoire commune et de ce qu’il est bon de jeter aux oubliettes.

Cependant, ne pouvant empêcher certains faits de remonter à la surface, des moments du passé s’invitent parfois dans notre présent et se pose alors la question de leur gestion.

Que faire dans de tels cas de figure. Telle fut la question posée en 1991 à l’Administration Américaine.

2) Lower Manhattan : Quand les morts remontent à la surface (African Burial Ground)

Alors que celle-ci avait fait l’acquisition en 1990 de terrains situés dans le Lower Manhattan, les travaux préalables à l’édification de nouveaux bâtiments révélèrent la présence d’un cimetière d’esclaves et d’hommes libres noirs regroupant les restes de 419 individus. L’existence de ce cimetière n’était pas une surprise en soi en réalité. En effet, l’entreprise en charge de l’étude du terrain via l’analyse de différents plans anciens était au courant de l’existence de celui-ci. Mais celle-ci avait également prédit que les constructions du 19ème et 20ème siècle l’aurait réduit à néant. Problème ce ne fut pas le cas et l’Administration Américaine se trouva bien embarrassée face à tous ces ossements nous replongeant dans une des périodes les plus tristes de notre inhumanité.

African_burial_ground_cross_section_schematic

L’attitude alors adoptée par l’Administration Américaine fut de d’envoyer les ossements vers l’université Lehman, lieu où ils devaient être stockés et étudiés. La question de la suspension des travaux ne semblaient alors absolument ne pas se poser pour une Administration avant tout soucieuse de terminer les travaux. Attitude qui provoqua le courroux de la communauté afro américaine prenant cela comme l’ultime insulte faite à leurs ancêtres. Ressentiment accentué par le fait que les ossements envoyés vers l’université de Lehman le furent via de banals cartons où les ossements étaient enrobés dans des papiers journaux. Face à l’irrespect fait au sommeil supposé éternel de leurs ancêtres, des associations regroupant des Afro-Américains décidèrent au début de l’année 1992 de bloquer l’accès au site. Attitude qui eut pour conséquence d’aiguiser les antagonismes et de rendre la situation intenable, fait provoquant une audition à la Chambre des Représentants. Pendant cette audition, il apparut que  quand bien même l’Administration Américaine disposait d’un droit de propriété sur le site, elle n’avait aucun droit en ce qui concerne le déplacement des ossements. Il fut décidé que les travaux devaient être arrêtés. En Octobre 1992, le président G.W. Bush toujours sous la pression de la communauté noire militante signa un décret ordonnant l’arrêt des travaux et la construction d’un mémorial (African Burial Ground) en lieu et place du bâtiment devant être construit initialement. Pour ce qui est des ossements, l’étude de ceux-ci fut transférée à des spécialistes de la question appartenant au black College d’Howard University. Après la fin de leurs études en 2003, des funérailles furent effectuées pour ré-enterrer ceux-ci lors d’une grande cérémonie. En 2010 un centre culturel ouvra à deux pas du mémorial venant ainsi sceller la bataille menée par les activistes Afro-Américains pour faire entendre leur histoire. Peu présent dans les guides touristiques l’ « African Burial Ground » demeure néanmoins une étape bienvenue dans la visite de Manhattan et la compréhension globale de l’histoire de New York. Car si le Sud revient mécaniquement dans nos esprits quand on aborde la question de l’esclavage aux Etats Unis, le Nord et tout spécialement New York ne fut pas en reste.

african-burial-ground-phase1-01

 3) New York : Une ville au passé esclavagiste méconnu

En 1703, 42% des foyers New Yorkais possédaient des esclaves, seule Charleston (South Carolina) faisait mieux dans cette macabre compétition. Les esclaves furent présents à New York dès le début du 16ème siècle via la colonisation néerlandaise. D’ailleurs il est intéressant de noter que le nom Wall Street vient d’un mur construit par les esclaves des néerlandais pour se protéger des attaques perpétrées par les Anglais et les populations indigènes. Quand les Anglais prendront finalement le contrôle de Manhattan, ils établiront à l’angle de ce qui deviendra Wall street et Pearl street un marché d’esclaves qui n’avait rien à envier à ceux du Sud des Etats Unis.

Wall-Street-Pearl-Street-Street-Signs-Slave-Market-NYC

wallstreetslavemarket02

New York fut très gourmande en termes de consommation d’esclaves. Raison pour laquelle la découverte de l’African Burial Ground n’a rien d’étonnant en soi. De nombreux écrits parlent même d’un cimetière regroupant plus de 20 000 tombes fermé en 1790 et ce toujours dans le sud de Manhattan. Cimetière enfoui sous les différentes constructions ayant été effectuées depuis. Mais si New York a bénéficié du travail fait par des esclaves en son sein, sa bourgeoisie a également bénéficié du travail fait par ceux-ci dans le Sud et les Caraïbes permettant son émergence en tant que place financière forte. Statut qu’elle possède toujours aujourd’hui. D’ailleurs beaucoup des grandes fortunes encore présentes sur le devant de la scène à l’heure actuelle ont profité de l’esclavage pour accumuler d’immenses richesses qu’ils continuent de faire fructifier de nos jours. Brown Brothers and Harriman (BBH) par exemple est la plus ancienne et la plus importante banque privée d’investissements aux Etats Unis. Fondée en 1818 ses fondateurs (eux mêmes détenteurs d’esclaves) ont commencé à bâtir leur fortune en prêtant des millions aux propriétaires de plantations et aux courtiers exerçant leurs talents sur le commerce du coton. La ville de New York, ses banquiers et commerçants furent plus que jamais liés au commerce Triangulaire. Seules les banques généralement situés à Manhattan ou Londres avaient les liquidités nécessaires pour fournir aux propriétaires de plantations les fonds dont ils avaient besoin pour planter, récolter et faire l’acquisition d’esclaves. Car la plupart du temps les esclaves étaient achetés en réalité à crédit et servaient de collatéral pour les prêts consentis. D’ailleurs il ne fut pas rare que du fait de défauts de paiement des banques se retrouvèrent propriétaires d’esclaves. Cela arriva par exemple à JP Morgan Chase qui en 1865 après avoir accordé des prêts à des propriétaires de plantations du Sud s’est retrouvé en possession de 1250 esclaves.

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Suite a une class action initiée en 2002 (demande de réparations émises par des descendants d’esclaves)  restée sans suite (dismissed) JP Morgan tenta tout de même de redorer l’image de la firme en présentant des excuses publiques en 2005 et en allouant une bourse de 5 millions de dollars pour les étudiants noirs américains. Mais la question est que valent réellement ces excuses. S’excuser quand les uns et les autres considèrent que ce qui a été fait est honteux à quelque chose de nécessaire certes mais dont la sincérité prête toujours à discussion. Les grandes banques s’engouffrant toujours dans le no man’s land entre la loi et la morale, il ne fut pas étonnant de retrouver JP Morgan englué dans la crise des subprimes rappelant la principale  caractéristique de l’activité bancaire, l’opportunisme. En aidant à créer d’immenses richesses dans le Nord, l’esclavage a permis aux capitalistes de cette partie du pays d’être fin prêt pour le grand virage industriel auxquels le Sud ne pourrait résister. Virage qui fera basculer les Etats Unis vers la place de première puissance industrielle mondiale. Etat de fait qui contribuera à renforcer le mythe d’un pays fait d’opportunités. Mythe qui omet de mentionner que l’accumulation de richesse préalable au développement industriel trouva son essence dans le travail inhumain imposé aux esclaves africains et le massacre des populations indiennes. Partenaires d’infortune dans cette odyssée destructrice, les populations indigènes des Amériques en plus d’avoir été exterminé, peinent à se débarrasser d’un nom hérité d’une erreur grossière entrée dans le language commun. Privés d’accès à la parole publique, leur voix pèse très peu dans un pays où Christopher Colomb est célébré pendant une journée déclarée fériée en son honneur. Amnésie coupable, quand tu nous tiens !

Bibliographie

http://www.nypress.com/the-slave-market/

http://www.wnyc.org/story/nyc-acknowledge-its-slave-market-more-50-years/

https://www.thenation.com/article/hidden-history-slavery-new-york/

http://www.theroot.com/how-slave-labor-made-new-york-1790895122

http://atlantablackstar.com/2013/08/26/17-major-companies-never-knew-benefited-slavery/

http://www.nysun.com/business/from-jp-morgan-chase-an-apology-and-5-million/8580/

 

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