Petit Etat d’Afrique de l’Ouest coincé entre le Ghana et le Bénin, le Togo symbolise parfaitement les maux d’une Afrique qui au lendemain des indépendances officielles se voulaient basculer dans l’ère de l’auto-détermination. Un peu moins de six décennies plus tard, le pays peine à s’affranchir d’un système néo-colonialiste où les maîtres n’étranglent plus les colonisés de leurs propres mains mais délèguent le sale travail à des tortionnaires locaux. Résultat, la majorité de la population togolaise se débat dans une misère endémique pendant que les geôliers en charge du pays vivent dans un luxe des plus insultants. A Lomé (capitale du Togo), il n’est pas rare de voir des grosses berlines allemandes climatisées partager la route avec des motos où des familles jouent les équilibristes.

Chagement-de-Zémidjan-à-Bohicon

La loi du tout ou rien s’applique dans ce pays où la classe moyenne est quasi inexistante. Et pour ceux qui n’ont rien (la majorité), la conséquence est la nécessité de se débrouiller avec des bouts de ficelle et ce dans une indifférence quasi dogmatique. Ainsi au Togo, une large frange de la population meurt en silence et à petit feu. Pas d’attentats, pas de tremblements de terre, juste une misère qui tue en masse loin des cameras. On peut assassiner une population en la bombardant mais on peut également assassiner une population en la privant du strict minimum à l’instar d’un système de santé décent. En 2015, l’espérance de vie au Togo était de 65 ans alors qu’en France pour la même période elle était de 82 ans soit 17 ans d’écart. Le président Charles de Gaulle se plaisait à dire qu’un pays n’avait pas d’amis, que des intérêts. Fidèle à ses principes, De Gaulle chargera Jacques Foccart de tisser la toile de la Françafrique (1).

Celle-ci conduira méticuleusement à la mise en place de dictateurs aimant s’abreuver du sang et des larmes de leur population tout en perpétuant l’exercice de survivance de la structure coloniale. Dans cette entreprise ô combien « droit de l’hommiste », Le Togo deviendra le premier pays d’Afrique appartenant au cheptel Français à voir son président régulièrement élu exécuté sur ordre de Paris (2).

Oui on peut être un tueur en série sans avoir à appuyer sur la gâchette et même avoir un aéroport, des monuments et des rues à son nom. La différence entre héros et bourreaux n’est pas seulement sémantique, elle renvoie à un angle d’appréciation de l’histoire. Mais il est important de rajouter que si de Gaulle et Foccart ont été les architectes de  ce système, leurs successeurs n’ont pas trouvé grand-chose à redire à cet état de fait. A la mort de Gnassingbé Eyadema (président, dictateur, roi du Togo de 1967 à 2005), Jacques Chirac alors président de la république française parlera de la perte d’un « ami personnel » (3).

chirac eyadema ancien

Les hommes passent mais les relations unissant la France et ses anciennes colonies restent les mêmes. Et si quelques impétueux ont bien tenté de s’écarter de la maison mère, la sanction fut souvent mortelle pour eux. D’Olympio à Sankhara en passant par Lumumba, l’Afrique pleure ses espoirs avortés.En attendant la fin de ce mauvais film, les Togolais tentent de vivre dans les 65 ans d’espérance de vie qui leur sont impartis.

Dans un pays corrompu à souhait et qui n’offre que peu de débouchés à ses diplômés, l’ailleurs parait souvent plus attractif que l’ici. L’ici offre maladroitement des postes sous payés à des jeunes détenteurs de Master quand l’ailleurs se plait à recruter ces mêmes jeunes conscient de leur niveau de formation et potentiel.

Mais pour tous les autres qui n’obtiennent pas de visas leur permettant de quitter ce carcan oppressif, la « débrouillardise » fait office de loi. Vendeurs de rue, pompistes, homme sandwich, la recherche des deniers visant à survivre se décline sous différentes formes formelles ou non.

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La misère révélant aussi les pires penchants de l’espèce humaine, le vol est un sport très répandu en particulier à Lomé. Alors les bâtisses s’érigent avec des murs plus hauts les uns que les autres et sur lesquels on dispose minutieusement des tessons de bouteille en guise d’ultime outil de dissuasion. A ce petit jeu, ce sont les maisons des caciques du régime qui remportent la palme. Leurs maisons sont de véritables forteresses à l’inverse des revenus plus modestes qui ne disposent pas des moyens suffisants pour se protéger efficacement. Les rues de Lomé recèlent d’histoires de voleurs attrapés et brûlés vifs, car quand la question de sauvegarder le peu que l’on a est en jeu, la sentence est souvent expéditive (4).

Voleur de canard
Homme passé à tabac suite au vol d’un canard dans la maison d’une revendeuse de boissons locales

http://mobile.icilome.com/news.asp?reg=&id=17&idnews=810798

Daddy Lord C et Rocca, clamaient haut et fort en 1996 que Dieu n’avait pas mis les pieds à l’endroit d’où ils venaient, force est de constater qu’il a sans doute effacé le Togo de sa « priority list » également. Pourtant à chaque coin de rue, les gens le réclament, le chantent, le scandent, inscrivent leur prières sur leurs véhicules en attendant des signes de réponse. Conscients que l’espoir se monnaye, des églises (rappelons que le christianisme à sa création était considéré comme une secte) et des sectes nouvelles pullulent arrachant eux aussi quelques deniers à de dévoués fidèles. Mais une fois sorti de son lieu de culte, le diable rappelle qui est le vrai maitre des lieux et la course à la recherche d’argent repart de plus belle. Une profession symbolise plus que tout autre le malaise togolais, celle de « Zémidjan » (taxi-moto). Les transports publics étant très peu développés, les « Zem » comme on les appelle aussi contribuent à combler la non existence d’une politique de transport public efficace. Le revers de la médaille est l’état saturé et chaotique du trafic routier en particulier à Lomé. Pourtant les rangs des « Zémidjan » ne désemplissent jamais malgré les morts ou sacrifices (question de point de vue) qui sont dénombrés tous les jours.

Bien évidemment au fait de la situation mais nullement intéressé par le sort de ses administrés, la classe politique en charge du pays dilapide les richesses communes dans un égoïsme sans nom, ce qui n’est pas sans rappeler l’implication passé de certains chefs tribaux dans le commerce triangulaire. Autre temps, autre mœurs pas si sûr, quelque soit les époques il y a toujours des âmes à corrompre dès lors qu’un butin est en vue.

Car contrairement au portrait misérabiliste dressé en Occident de ce minuscule pays, le Togo comme beaucoup de pays africains est un pays potentiellement riche et l’intérêt historique manifesté par les Portugais, les Allemands et les Français pour les terres situées dans le Golfe de Guinée en est la preuve concrète. D’ailleurs dans l’excellent livre de G.Labarthe « Le Togo, de l’esclavage au libéralisme mafieux » celui-ci nous rapporte les propos d’un opposant au régime :

« On aurait tort de penser qu’en raison de sa petite taille, notre pays ne soit pas au centre de ces rivalités….en réalité, l’exploitation pétrolière off-shore au large des côtes togolaises, l’exploitation des phosphates, de nos matières agricoles (café, cacao, coton etc.), de nos teckeraies qu’on pille, de nos gisements de clincker qui servent à fabriquer le ciment de l’activité commerciale pour laquelle le Togo demeure encore une plaque tournante dans la sous-région, tout cela rapporte beaucoup d’argent».

Beaucoup d’argent mais pas pour les Togolais. Un pays appartient avant tout à ceux qui y détiennent les capitaux. Après être tombé dans le piège de bailleurs peu scrupuleux près à financer des projets d’investissements sans queue ni tête qui n’avaient d’autres intérêts que d’enrichir des entreprises principalement françaises et le régime togolais en place, le pays s’est retrouvé à la fin des années 70 à bout de souffle endetté. Avec pour principaux créanciers la France et la Suisse, coïncidence quand tu nous tiens.

C’est là qu’intervint le FMI et ses politiques d’ajustement structurels qui conduisirent à la privatisation du secteur public togolais plus une réduction des dépenses publiques dans leur ensemble. Personne ne sera surpris de savoir que la France profitera de cet état de fait pour faire une razzia sur les pans les plus lucratifs de l’activité économique. En moins de trois décennies, la « recolonisation » du Togo était achevée, le piège s’était refermé. Les conquistadors aussi cruels furent t-ils avaient le mérite d’être clairs dans leur modus operandi, ils convoitaient l’or de manière éhontée et vous plantaient l’épée dans le cœur.

Avec le temps le capitalisme a su évoluer et les conquistadors prennent maintenant des allures beaucoup plus respectables dans leurs costumes trois pièces allant de palais présidentiels en réunion du FMI armés de stylos à encre létale et ce en toute impunité. Aucun ancien président Français, cadre du FMI, banquier n’a été incriminé pour crime contre l’humanité quand bien même leurs actes  en épousent tous les contours. Au lieu de ça, on a vu la CPI (Cour Pénale internationale) s’attaquer à des individus du pedigree de Laurent Gbagbo dont le plus gros défaut pour la classe politique française aura été, sans être  un grand révolutionnaire, de remettre en cause l’hégémonie française en Côte d’Ivoire (5). Et ce au prix d’une campagne journalistique sans nom qui appela à se poser des questions sur le niveau d’aliénation intellectuelle de la presse française.

http://www.rfi.fr/afrique/20150707-fanny-pigeaud-gbagbo-france-cote-ivoire-guerre-civile-onu-ouattara-chirac (très bon article)

Au Togo, après 38 ans de règne sans partage, Eyadema père est mort non pas en prison mais de vieillesse et libre comme la plupart des dictateurs africains (Mobutu, Omar Bongo…). Son fils Faure a repris les rennes du pays après un simulacre d’élections en 2005 et espère le même destin que son père. Les « Bolloré » et consorts viennent toujours signer les contrats dans les bureaux climatisés d’une présidence qui raffine les méthodes comptables visant à dissimuler le pactole amassé pendant que les Togolais étouffent dans la misère d’un pays abandonné aux appétits capitalistes les plus voraces.

Bollore Eyadema Fils
Le président Faure Gnassingbé en compagnie de l’homme d’affaires Vincent Bolloré

 

 

(1) http://survie.org/mot/jacques-foccart

http://www.jeuneafrique.com/138661/politique/togo-qui-a-tu-l-ancien-pr-sident-sylvanus-olympio/ (2)

http://www.lemonde.fr/une-abonnes/article/2005/02/07/un-ami-personnel_397235_3207.html (3)

http://news.icilome.com/?idnews=820285&t=vindicte-populaire–encore-un-voleur-tue-a-adakpame (4)

http://www.imatin.net/article/societe/togo-soupconne-d-avoir-vole-une-moto-l-ivoirien-kouame-n-rsquo-dri-lynche-et-brule-vif-les-faits_29577_1438361376.html (4)

http://www.rfi.fr/afrique/20150707-fanny-pigeaud-gbagbo-france-cote-ivoire-guerre-civile-onu-ouattara-chirac (5)

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